
La Presse
Forum, mardi 13 juin 2006, p. A21
Robert, Jocelyne
J'attrape un bout de Pierre Maisonneuve en direct à la radio de Radio- Canada. Il demande à ses auditeurs comment ils interviendraient, s'ils étaient décideurs politiques, relativement aux discours haineux qui bouillonnent dans certaines marmites religieuses. Tout le monde est bouleversé depuis l'arrestation des présumés terroristes soupçonnés d'avoir voulu abattre le premier ministre du Canada et faire disparaître Toronto de la carte. Tout le monde s'étonne, s'offusque et se scandalise que même ici, dans notre " plusse beau meilleur pays " on permette tant de propagande haineuse au nom des droits et libertés. Mme Houda-Pépin, elle même musulmane, dénonce le fait que bien des propos haineux sont tolérés lorsqu'ils prennent place sous le couvert d'une religion. On se rappellera qu'il y a quelques mois, un appel au meurtre avait été lancé contre un caricaturiste accusé d'avoir manqué de respect à une religion.
Comme tout le monde, toute cette violence me chamboule et je comprends qu'on en fasse tant état. Je m'explique moins bien notre silence et notre immobilisme quant à la propagande haineuse et à la violence sexuelle dans laquelle on baigne, aveuglés. Comment se fait-il qu'il n'y ait jamais la moindre levée de boucliers à l'égard, par exemple, d'un groupe rap comme Black Tabou qui vomit sa propagande sexuelle haineuse?
God bless the topless, écarte-toi les fesses,
si t'es une bonne chienne, ma slaquer ta laisse.
Bon, je vous entends d'ici. Vous pensez que si vous ne connaissez pas ce groupe, il ne doit pas faire trop de vagues. Vos jeunes, si vous en avez, les connaissent sûrement. Avec un peu de malchance, ils les écoutent probablement. Ce genre de groupe, comme d'autres qui émergent un peu partout en Europe et aux États-Unis, fait l'apologie de la violence sexuelle, prône la misogynie et la suprématie mâle, incite les garçons à la haine des filles et les filles à la haine d'elles-mêmes et à la soumission aux garçons.
Pourquoi n'avoir pas parlé avant de ces chantres éboueurs? Sans doute pour éviter de leur faire de la pub. Pourquoi le faire maintenant? Parce que cette semaine, alors que les détestations " religieuses " étaient de toutes les tribunes, une maman m'écrivait: " En tombant sur un CD appartenant à ma fille de 11 ans, je suis tombée des nues. C'est le titre d'une chanson, Une plotte c't'une plotte, qui a forcé ma curiosité. J'ai écouté, stupéfiée, la harangue qui bassine les oreilles de ma fillette, elle qui est pourtant intelligente et respectueuse des droits d'autrui (...). Outre l'intervention que je vais faire auprès d'elle, j'aimerais, lorsque j'aurai retrouvé mes esprits, faire autre chose, mais quoi? Implorer la population à boycotter ce groupe dont j'ignorais totalement l'existence hier et que tous les enfants du primaire semble connaître ne me semble pas suffisant. "
Sans égard pour mes sensibles oreilles, ma correspondante, à ce point de sa lettre, me rapporte d'édifiants extraits d'une " toune " du groupe. Voici, texto, un autre court extrait: (God bless the topless- 2005):
J'te mets comme un gant pis j'te botte comme l'Italie,
j'te fourre comme un crosseur pis ça m'fait pas un pli,
viens pas me parler d'amour caliss t'as rien compris,
j'mappelle pas Gilles Vigneault, mon nom c'est VIC...
(...)
Parce que c'est moi qui ai le fouet j'me ferai jamais dominer,
j'entends " arrête "! C'est le temps d'continuer,
le dick entre les chikelet tu vas tout avaler,
viens pas m'dire que ça t'écoeure
envoye la féministe viens ici j'vas t'percer
Personne, encore moins un enfant, n'est à l'abri de la déferlante pornographique trash et merdique ambiante. La plupart des parents ne peuvent imaginer leurs petits chérubins s'abreuvant à une auge aussi poisseuse. Et le fait d'appartenir à une classe privilégiée, sans trop de carences affectives, sociales ou économiques n'immunise pas contre tout. Parfois, on me laisse entendre que j'exagère, que la violence sexuelle et la soumission à cette violence ne concernent qu'une minorité, qu'elles ne sont pas si omniprésentes, si inquiétantes, si oppressantes, que j'exagère le retour en force des doubles standards.
Le témoignage de cette femme méritait qu'on s'y attarde. Ce qui est étrange, dans notre société démocratique, c'est que la propagande haineuse et offensante n'est pas nécessairement illégale. Bien sûr, le Code criminel condamne le fait d'inciter publiquement à la haine d'un groupe identifiable. Mais il définit le groupe identifiable par sa couleur, sa race, sa religion, son origine ethnique. C'est donc dire que les propos offensants d'autres groupes de personnes, comme les filles et les femmes, ne tombent pas sous le coup de ces articles de loi...
En attendant de pouvoir faire plus et mieux, on pourrait cesser de banaliser, de s'aveugler, de faire l'autruche. On pourrait aussi, comme le proposait ma correspondante, en appeler de la solidarité des hommes et des femmes, des médias, diffuseurs et maisons de production, pour mettre Black Tabou sur nos black lists. Je voudrais conclure en attirant l'attention sur les lignes finales de la chanson: Envoye la féministe viens ici j'vas t'percer. Ces dernières paroles sonnent-elles une cloche, ou plutôt un glas, dans votre mémoire? Elles reproduisent presque intégralement les propos haineux que crachait Marc Lépine, en décembre 1989. Vous vous souvenez de lui... C'est celui qui a tué 14 jeunes femmes à l'École polytechnique en les " perçant " de balles.
Sexologue Mme Robert est auteure de l'essai Le sexe en mal d'amour.
Catégorie : Éditorial et opinions
Sujet(s) uniforme(s) : Droits et libertés; Littérature et livres
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