
Le journal de Montréal
Votre vie, mardi 9 septembre 2008, p. 38
Votre vie en famille - Collaboration spéciale
Renée Laurin
Je me suis levée en fredonnant That's Just the Way we Roll, des Jonas Brothers. Imaginez: une mère de famille dans la quarantaine en train de chanter des chansons d'amour à l'eau de rose pour jeunes ados rêveurs. Y'a quelque chose qui tourne pas rond. Serais-je dans mon «retour d'âge»?
Disons plutôt que je suis victime de l'effet marteau. À force de se faire assommer avec les mêmes chansons pendant des semaines, elles finissent par nous entrer dans la tête. Les deux frères de Mademoiselle L. (bientôt Miss Pinson) n'en peuvent plus. Son père, lui, commence à s'inquiéter de l'obsession de notre fille pour ces trois jeunes tombeurs américains. «Non mais y'a autre chose dans la vie quand même», essaie-t-il désespérément de lui faire comprendre.
Et bien non, justement, il n'y a pas autre chose pour l'instant. Il y a les Jonas Brothers, leur supposé passage à Montréal en janvier et rien d'autre.
Le reste tombe bien bas dans sa liste de priorités. Ah si ! Il y a le cours d'anglais, bien sûr, qui, tout à coup, gagne en intérêt pour arriver à décoder le sens des paroles et, surtout, pour pouvoir converser avec ses idoles le jour où elle pourra enfin les rencontrer en personne.
Tout ça me fait sourire. J'y vois l'évolution tout à fait normale d'une adolescente rêveuse en quête d'identité. Elle se cherche et se trouve à travers une musique qui fait écho aux émotions qu'elle porte, à l'image romantique qu'elle se fait de l'amour. Tant mieux si cela la fait chanter et sourire. Elle est si belle lorsqu'elle resplendit de bonheur.
La musique que nos enfants aiment et écoutent est souvent le reflet de leur âme. Elle exprime cet aspect d'eux-mêmes qu'ils n'ont pas encore réussi à apprivoiser et à mettre à jour. À l'adolescence, elle occupe une place si importante dans leur vie que les écoles doivent réglementer l'usage des mp3 et des iPod, me rappelait cette semaine Étienne Gaudet, travailleur social et auteur de plusieurs ouvrages sur l'adolescence.
«L'adolescence est une période qui précède l'âge adulte, où l'on se construit une identité autour d'une «tribu», d'un style musical», écrit Albena Ivanovitch-Lair, auteure de livres pour enfants et formatrice d'éveil sensoriel par la musique. Nous l'avons vécu nous-mêmes étant ados. Nos goûts vestimentaires, notre coiffure, tout notre «look» s'inspirait bien souvent de la façon de faire de nos chanteurs préférés.
«Aujourd'hui, les «poils » portent des chandails de groupes des années 1970, les «rockers » des t-shirts de groupe «heavy metal» et les plus hip-hop s'identifient par la chaîne dans le cou, la casquette de travers et le fond de culotte aux genoux», observe M. Gaudet.
Contrôler leurs choix musicaux ou non? Faut-il pour autant les laisser écouter tout ce qui leur plaît sans dire un mot ?
Il y a ceux qui affirment qu'on n'y peut rien, qu'il faut que jeunesse se passe et ceux qui vous diront qu'il faudrait, à tout le moins, s'intéresser à ce qu'ils écoutent pour pouvoir les mettre en garde contre le contenu de certaines chansons et de certains clips vidéo.
J'aurais tendance à me ranger dans le deuxième camp. La musique exerce une influence certaine sur nos jeunes. Si le message qu'on martèle dans l'esprit de mes enfants en est un de violence et de haine, je me dois de les mettre en garde, ne serait-ce que pour les aider à développer leur sens critique.
Selon M. Gaudet, à force de se faire mitrailler d'images et de messages prônant le sexisme, la violence, le «cul», la réussite à tout prix pour sortir de sa misère et même la valorisation du temps passé en prison, l'esprit malléable de nos ados finit par en absorber une partie.
Sans le brimer dans ses choix musicaux, nous pouvons, comme parents, inciter notre enfant à prendre ses distances face à la mode, à la vénération d'une idole, bref l'aider à avoir une position critique pour ne pas qu'il tombe aveuglément dans le piège d'une grosse opération commerciale.
Une observation intéressante:
«La musique crée des «monstres à deux têtes »: souvent la paire d'écouteurs est partagée par deux personnes qui se promènent collées l'une à l'autre avec chacune un écouteur à l'oreille. »
- Étienne Gaudet
Les adolescents qui écoutent des musiques présentant la femme comme un «objet sexuel » et l'homme comme un «macho joueur » ont des relations sexuelles plus précoces que ceux qui écoutent des musiques sages. Ce sont là les résultats d'une étude américaine publiée en 2006 dans la revue Pediatrics. Steven C. Martino et ses collaborateurs, chercheurs pour la RAND Corporation, une institution à but non lucratif qui mène depuis 60 ans des études sociologiques dans le domaine de l'éducation, de la pauvreté, de l'insécurité et de l'environnement, ont suivi pendant deux ans 1461 filles et garçons âgés de 12 à 17 ans en observant d'une part les musiques qu'ils écoutaient et, d'autre part, leur activité sexuelle.
«La musique est le miroir de notre société et de ses problèmes. La consommation de drogues, les familles éclatées, le VIH, le chômage, font partie de notre triste réalité. De nombreux artistes sont issus de familles pauvres et éclatées, avec une scolarité chaotique et un passé marginal qui influencent leurs créations musicales. S'il y a quelque chose qui doit être banni, ce n'est pas la musique marginale, mais plutôt les problèmes de société. »
- Éric Lacourse
Les rapports des adolescents à la musique actuelle
Albena Ivanovitch-Lair, auteure de livres pour enfants et formatrice d'éveil sensoriel par la musique.
www.lignesdecritures.org/Les-rapports-des-adolescents-a-la.html
Musique underground et suicide chez les ados
Une entrevue, publiée sur le forum de l'Université de Montréal, avec Éric Lacourse, auteur d'une thèse de doctorat sur le lien possible entre l'écoute de musique underground et la tendance suicidaire de certains adolescents.
www.forum.umontreal.ca/numeros/1998-1999/Forum99-03-08/article06.html